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Eric Chevillard - Le caoutchouc décidément (1992)

28 Octobre 2010, 10:10am

Publié par doyoulit.over-blog.com

 

« Furne est par exemple hostile au principe des giboulées de mars ». « Le caoutchouc décidément » commence par cette phrase d’accroche, pour une fois bien nommée. Cet incipit, comme on dit, attaque et intrigue, et nous voilà suspendus à ces onze mots et à tous ceux qui s’ensuivent sans espoir, ni aucune volonté d’ailleurs, de descendre en marche de ce discours jusqu’à son point d’arrivée, jusqu’à la chute, jusqu’au retour au silence. «…mais en vain, le moteur hoquette, hoquette, et se tait. Hoquette. Et se tait. Fume ».

 

De Furne à Fume, une construction circulaire éphémère, aux mille ramifications, se déploie sous nos yeux, dans nos yeux, quelque part, nous attire, nous entraîne, nous fond dans le discours incessant de Furne le beau parleur, de Furne le fou-sage, au projet révolutionnaire pourtant si simple : il est temps de reprendre à zéro la création du monde et de remédier à tous ses disfonctionnements. Par exemple les giboulées de mars. Ou encore l’exiguïté du crâne, le poids du pied, l’éloignement des étoiles ou le mutisme du poisson... Furne travaille en secret à son grand projet, qui sera bientôt exposé en détail dans son Manifeste pour une réforme radicale du système en vigueur, et espère le mener à bien grâce à l’équipe de choc que le Professeur Zeller a réuni autour de lui au sein de sa Fondation philanthropique. Qui est fou en dernière analyse ? Celui qui rêve à ses idées et cherche à les mettre en mots, le plus clairement possible, ou ceux qui se laissent manœuvrer, les « exécutants » de ce système en vigueur qui prêtent serment d’ « allégeance et de soumission à l’ordre des choses » ?

 

Ce moment d’égarement dans la pensée de Furne est un moment d’émerveillement passé à lire l’impossible énoncé. C'est du Escher écrit plutôt que dessiné. On se prend pour Philémon, un autre extra-lucide, que Fred faisait échouer, au milieu de la mer, sur le « A » atollisé d’« Océan Atlantique ». Sauf qu’ici on raccompagne Pascal vers la sortie après l’avoir cité (p.68) et on trouve dans les moustaches toute une vie « de tabac, d’alcool et de danseuses » (p.26).

 

« Le caoutchouc décidément » est une bulle de savon littéraire, belle, éphémère et éclatante. Cette boule de cristal aérien contient et reflète un océan d’imagination dont les mots de Furne-Chevillard (« Furne a droit à tous les mots ») nous sont les îlots et archipels, les chapelets de matière verbale flottante, bouées de sauvetage pour échapper au monde « réel » et à son naufrage de rigidité. Chevillard nous fabrique un abri-labyrinthe, d’où est exclut « le hasard, justement, et ses lois aveugles » (p.19) et d’où l’on découvre, l’espace d’un instant, une passerelle vers le monde meilleur des mots. Là-bas seulement la vie. Là-bas seulement l’amour. Et Clara Lapse.

 

Un espace ailleurs, un autre monde, un « refuge de solitude (situé à 8849 mètres d’altitude si le monde culmine effectivement à 8848 mètres), bâti de leurs propres mains selon leurs propres plans » (p.42) auquel on accèderait, peut-être, grâce à cette machine littéraire de papier-caoutchouc que l’on nous met entre les mains. Comme le mode d’emploi d’une écriture, et de la lecture qui lui donne son mouvement créateur, Eric Chevillard nous livre ainsi plusieurs fois (trop peut-être ? Mais c'est un trop ténu) la recette de ses mots-manivelles :

 

« …nous serions omnipotents, en vérité, et maîtres de nos destins si nous étions simplement capables de saisir, en les formulant, toutes les idées vagues qui traversent notre esprit – je dois impérativement téléphoner, dit un jour Alexander Graham Bell en repoussant son assiette, et devant les convives stupéfaits, il se mit à tracer fiévreusement sur la nappe les plans d’un appareil étrange : le téléphone était né, un prototype qui fonctionnait alors grâce à une manivelle, indispensable en ces temps-là, la manivelle, comme la foi à l’époque des croisades. Ses fidèles se comptent aujourd'hui, on néglige la manivelle. [...] C'est elle encore, la manivelle, qui actionnera la machine à remonter le temps [...] grâce à laquelle nous pourrons fuir enfin ce vacarme assourdissant et nous offrir un petit séjour au calme, quelques heures de silence préindustriel, ou davantage… » (p.112-113). Fuir le présent, loin de la moderne « comédie humaine » qui nous environne (et dont ce « Furne » de papier est un autre éditeur intégral).

 

Autre instrument indispensable de cette langue des seuils, la charnière :

 

« On écoute maintenant un éloge de la charnière [...]. Ah, la charnière ! permet d’aller et venir en toute liberté, elle assure le lien entre le jour et la nuit, entre le vice et la vertu, entre le sucré et le salé, elle les connecte, elle les articule, lorsque la logique en abuse, elle grince, elle se grippe, l’harmonie générale dépend d’elle et le délire même lui doit sa singulière cohérence, l’évidence de ses plus audacieuses métaphores, elle servira nos desseins, bien utilisée elle nous donnera accès à tout partout, en elle réside l’unique vérité tangible. Il y en toujours une entre ce qui précède et ce qui suit » (p. 125)

 

On quitte donc manivelles et charnière à regret, en refermant le livre, conscients de retourner dans l’ornière de l’actuel après avoir frôlé, de si près, l’entrée du passage. Ce pont de lettre qui mène de Furne à Fume, ce petit espace vide dans le délié du « m » que Chevillard, pendant 125 pages trop vite tournées, a comblé pour nous. Le temps d’une lecture, il nous fait entrevoir ce que serait un « monde harmonieux, [dans lequel] les fourmis pondraient du caviar » (p.64). Un monde qui se referme sur lui-même, qui se défait et part en fumée - « Fume », « Furne » et son monde à venir retournant au néant comme les puzzles sitôt fait sitôt effacés de Bartlebooth et de Winckler. « La vie, mode d’emploi », tome II.

 

Comme cette vie, l’oeuvre se dissout finalement, telle une « lune effervescente dissoute dans la nuit » (p.80), telle une « pièce en forme de nuage menaçant qui passe et repasse plusieurs fois entre nos doigts avant de se dissoudre dans le ciel uniformément bleu du puzzle » (p.26). Il ne restera rien de ces pages noircies qu’une étincelle, qu’un feu de joie en nous, persistant. Le caoutchouc, décidément.

 

 

(« D’autres s’étendent pour réfléchir, ou s’agenouillent ou déambulent, d’autres encore noircissent des pages, qui s’accumulent et deviennent des livres, qui s’accumulent et constituent des bibliothèques, alors enfin jaillit l’étincelle et le vent disperse les cendres. » (p.56))

 

 

 

*    *

*

 

 

« les mots qui conviendraient n’existent que sur le bout de la langue (p.37) »

 

« Ce fut une salle d’attente, dont il demeura seul à jouir tandis que le fondé de pouvoir disparaissait derrière une porte capitonnée qui fit chut en se refermant. Furne marcha vers la fenêtre et colla son front au carreau. Suit la description du paysage, partant des lointaines collines alignées sous le ciel blanc – peut-être un chamelier qui va vendre son sel, dit une voix, je me présente, Anton Maximilian Pumpe, artiste peintre. Furne ne fut pas fâché de cette interruption, planter le décor l’ennuyait, n’ayant jamais beaucoup prisé les joies du jardinage, sans parler des risques de tétanos [...]. Il se retourna. Selon son habitude, Pumpe mâchonnait sa moustache, grisonnante moustache imprégnée encore de tous les parfums de la bohème et que Céleste refusa de couper pour ne pas priver brutalement ce pauvre homme de tabac, d’alcool et de danseuses. Furne le salua, mais chut, répéta la porte capitonnée, et l’on se tut. » (p. 25-26)

 

 

« Le professeur s’immobilisa devant les deux hommes, tous les trois embarrassés, on aurait entendu (une mouche voler, bien sûr, laquelle ne laisse pas s’exprimer ceux qui vivent sous son toit) la plume d’un chroniqueur dramatique tracer le mot four, puis grincer son fauteuil et son pas résonner dans l’allée, il ouvrait la bouche pour réclamer son vestiaire lorsque Zeller se décida à rompre la glace » (p.26).

 

« Clara Lapse est assise vis-à-vis de Furne, à l’autre bout de la table qu’il préside. Elle a repoussé son assiette (la purée en refroidissant se solidifie, et revoilà la pomme de terre) ; elle se tient immobile, la tête dans les mains, les manches trop lâches du sarrau découvrent ses poignets et leurs cicatrices sans nombre, graduation violette du désespoir, telles les marques que le condamné à mort trace pourtant avec l’ongle sur le mur de son cachot, autant de jours funestes écoulés – autant de ratures dans ces quelques lignes consacrées à Clara. [...] Furne froisse le formulaire, les mots qui conviendraient n’existent que sur le bout de la langue, il ne décrira pas Clara, si frêle, toujours à la lisière de l’absence cruelle, plus jolie qu’Ophélie et bien plus pâle qu’elle, son sang est un chat blanc cherchant dans les venelles la petite balle rouge dont il est sans nouvelles. (Etudier la strophe et la disposition simple et harmonieuse des rimes. Apprécier en particulier la valeur poétique des images et des comparaisons. Quelles sont les autres qualités du style ? Commenter la métaphore de la petite balle rouge. Analyser les sentiments exprimés par l’auteur. Citer des œuvres lyriques qui ont exploité ce thème. Observer comme la composition logique sert la spontanéité de la passion. Montrer que ce poème renferme un petit drame dont le pathétique va croissant. Relever le détail des procédés qui contribuent à la musicalité de cette strophe. Remarquer notamment la répétition de la sonorité elle. Combien de fois revient-elle ? Préciser en quoi cette allitération traduit l’attachement du poète pour la personne aimée.) (p.37-38)

 

 

« …un casse-noix d’aspect banal, aussi maniable et efficace que l’ancien mais qui possède sur lui l’inestimable avantage d’étouffer les craquements douloureux de la noix, évocateurs de notre propre et très prochaine pulvérisation – si bien qu’on hésitait à fendre ce petit crâne de philosophe pessimiste et qu’on se rabattait le plus souvent sur une mandarine, la vie, le soleil, les jeunes filles tout entières sous leurs jupes. » (p. 40)

 

 

« Assis contre le mur, les jambes écartées, Pumpe extrait de son tube de pâte dentifrice, au lieu de l’éternel serpent, Eve elle-même, dont les petits pieds se posent sur le carrelage polaire, vivement les sentiers du vice ; apparaissent bientôt les chevilles, les mollets, les genoux, le plus dur reste à faire, Pumpe accentue légèrement la pression de ses doigts autour du tube, voici les cuisses, les fesses et avec ces fesses la fin de nos spéculations théologiques sur l’état de perfection, voici le ventre lisse, sans nombril – quand votre créateur s’appelle Pumpe, naître ne laisse pas de cicatrice -, puis la gorge, les épaules et les bras, le cou, la tête et chacun de ses cheveux, mais nul ne connaîtra le visage d’Eve, sa tête s’incline sur sa poitrine, son corps s’affaisse, elle tombe à genoux, son front heurte le carreau, sans bruit, déjà Boton accouru jette une serpillière sur la forme blanche recroquevillée, effaçant toute trace de ce rapide miracle, toute trace et toute preuve, car le délicat parfum de menthe qui flotte dans la pièce – une luciole pour l’œil, une vibration de xylophone pour l’ouïe-, ce parfum même ne prouve rien, sinon la puissance du rêve, tel le long cheveu blond que découvre au matin, entre les draps de sa couchette, le célibataire grisonnant. » (p.49)

 

« l’innocence ne développe que des allergies » (p.50)

 

« Deux tilleuls versent sur la pelouse leur ombre parfumée, tranquillisante, inépuisable – existera bientôt en sachets, Furne est fier de l’annoncer-, ombre que le soleil voudrait corrompre avec de la menue monnaie, quelques piécettes de cuivre tombées du ciel, éparpillées dans l’herbe… » (p.56)

 

« Faute de mieux, les mots, puisqu’on ne peut davantage compter sur la télépathie, sinon pour faire part de notre décès brutal à un parent qui voyage au loin, quitte à lui gâcher son séjour là-bas, reviens vite, on m’enterre demain. » (p.63)

 

« dans un monde harmonieux, les fourmis pondraient du caviar » (p.64)

 

« Jamais Furne n’empruntera, contraint et forcé, une voie périphérique, et s’il tourne parfois longtemps autour de son sujet, c'est comme l’aigle autour de l’agneau, une stratégie d’approche, afin de le cerner, de le stupéfier, avant de fondre sur lui, qui peut bien bêler et agiter ses courtes pattes, il l’emporte là-haut, dans son aire, où le dépecer, tricoter sa laine vierge, dévorer crus ses gigots, se côtelettes et ce morceau de choix, la cervelle, pétrie de pensées délicates comme souvent chez les frisés rondouillards, mais à tout cela Furne préfère encore le cœur du sujet, une fois atteint, il ne le lâche plus, contrairement aux apparences, il s’y tient. » (p.74)

 

 

« …le clair-obscur tel que je l’envisage, ce sera la lune effervescente dissoute dans la nuit, rien de moins » (p.80)

 

« Au même instant, se produit un léger incident, du genre diplomatique, qui mérite d’être signalé, selon Furne [...]. L’histoire tient en deux mots : si ce n’est pas l’huile, c'est le vinaigre, et, si ce n’est pas lui, c'est elle qui refuse de transiger, malgré l’entremetteuse Céleste, huile et vinaigre campent sur leurs positions au fond du saladier, irréconciliables, du reste ce conflit ne date pas d’hier, et bien que la cause initiale en soit depuis longtemps oubliée, aucun signe de détente n’est en vue, au contraire, tout laisse présager une aggravation prochaine de la crise, car les deux forces en présence ne pourront feindre éternellement de s’ignorer, la tension monte de part et d’autre, on assiste à de petits accrochages aux frontières, l’huile tente une manœuvre d’encerclement et le vinaigre riposte déjà par des actions de commando, encore isolées, afin de s’assurer des bases stratégiques en territoire ennemi, l’explosion paraît imminente, dont il est à l’heure actuelle difficile de prévoir la violence mais dont les conséquences seront de toute façon catastrophiques pour la région, avec le risque d’un embrasement général de cette partie du monde. » (p.107)

 

 

« La digestion, récite Furne, consiste en un ensemble d’actions mécaniques (mastication, déglutition, mouvements de brassage de l’estomac et de l’intestin) et de réactions chimiques assurées par les enzymes de la salive et des sucs gastriques, pancréatique et intestinal ; la biel permet la mise sous forme d’émulsion des graisses ; le résultat de la digestion est un liquide, le chyle, que les villosités de l’intestin grêle absorbent ; les partis non élaborées passent dans le gros intestin où elles subissent une fermentation et contribuent à former les fèces – ça ne peut plus durer. Cette sujétion, intolérable. Furne a toujours quitté les lieux d’aisances en claquant la porte de ces chiottes pourries. Vivement la féerie. Creux les ventres, ou plein d’aromates et de vraie mélodieuse musique. Ut majeur. Symphonie » (p.111)

 

 

« …nous serions omnipotents, en vérité, et maîtres de nos destins si nous étions simplement capables de saisir, en les formulant, toutes les idées vagues qui traversent notre esprit – je dois impérativement téléphoner, dit un jour Alexander Graham Bell en repoussant son assiette, et devant les convives stupéfaits, il se mit à tracer fiévreusement sur la nappe les plans d’un appareil étrange : le téléphone était né, un prototype qui fonctionnait alors grâce à une manivelle, indispensable en ces temps-là, la manivelle, comme la foi à l’époque des croisades. Ses fidèles se comptent aujourd'hui, on néglige la manivelle. [...] C'est elle encore, la manivelle, qui actionnera la machine à remonter le temps [...] grâce à laquelle nous pourrons fuir enfin ce vacarme assourdissant et nous offrir un petit séjour au calme, quelques heures de silence préindustriel, ou davantage… » (p.112-113)

 

 

« On écoute maintenant un éloge de la charnière, non moins passionnément rigoureux que son éloge de la manivelle, Tormenti devrait ouvrir une quincaillerie. Ah, la charnière ! permet d’aller et venir en toute liberté, elle assure le lien entre le jour et la nuit, entre le vice et la vertu, entre le sucré et le salé, elle les connecte, elle les articule, lorsque la logique en abuse, elle grince, elle se grippe, l’harmonie générale dépend d’elle et le délire même lui doit sa singulière cohérence, l’évidence de ses plus audacieuses métaphores, elle servira nos desseins, bien utilisée elle nous donnera accès à tout partout, en elle réside l’unique vérité tangible. Il y en toujours une entre ce qui précède et ce qui suit » (p. 125)

 

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